Théorie · Mise en perspective

Le Système G face à Partch, Johnston et au maqam

Où situer une intonation juste sans le nombre 5, entre l'utopie instrumentale de Partch, la notation savante de Johnston et la tradition modale arabo-turque

Tous refusent le même compromis — les douze demi-tons égaux — mais chacun revient à la justesse par un chemin différent.

Un socle commun : le refus du tempérament égal

Le Système G partage avec Harry Partch, Ben Johnston et la théorie du maqam un même point de départ : le rejet du tempérament égal à douze demi-tons, au profit d'intervalles « justes » — des rapports de fréquences simples issus de la résonance naturelle. C'est la grande famille de l'intonation juste et du renouveau microtonal du XXᵉ siècle. Jusque-là, Gédéon est un cousin de Partch et de Johnston, et un interlocuteur naturel des traditions modales orientales.

Le trait distinctif : une intonation juste sans le nombre 5

Ce qui isole le Système G tient à un choix arithmétique. Là où presque toute la musique occidentale — savante ou tempérée — repose sur la tierce majeure de rapport 5/4, Gédéon construit ses « intervalles naturels » sur les seuls nombres premiers 2, 3, 7 et 11, en excluant délibérément le 5. Sa découverte fondatrice (2005) est la représentation exacte du demi-ton par le rapport 22/21 (environ 80,5 cents ; 22 = 2 × 11, 21 = 3 × 7), d'où il fait dériver tout le reste. Cette signature — septimale et undécimale, mais sans tierce de 5 — est précisément ce qui éloigne le Système G de la sonorité occidentale de Partch et de Johnston, et le rapproche du monde des intervalles neutres.

Face à Harry Partch (1901–1974)

Partch et Gédéon partagent l'ambition de fixer un système juste explicite atteignant la limite 11. Mais Partch inclut le nombre 5 : sa tierce 5/4 et sa sixte 5/3 sont des piliers de son « diamant de tonalité », et il matérialise un gamut fermé de 43 hauteurs qu'il joue sur des instruments qu'il a lui-même conçus et construits — une musique « corporelle », pensée pour la scène. Le Système G, lui, reste du côté de la théorie et de la pédagogie : un cadre analytique — le demi-ton générateur, puis les positions — démontré par un logiciel de synthèse plutôt que par un orchestre d'instruments neufs.

Face à Ben Johnston (1926–2019)

Johnston propose avant tout un système de notation destiné aux interprètes acoustiques occidentaux : il conserve l'ossature diatonique juste à limite 5 et note les inflexions, en étendant les accidents jusqu'à des nombres premiers très élevés (jusqu'au 31ᵉ partiel dans son Quatuor nº 9). Gédéon fait l'inverse : il abandonne cette ossature de 5 et place le 7 et le 11 au cœur du langage. Là où Johnston outille le quatuor à cordes, le Système G s'oriente vers une pratique vocale et fretée plus proche de l'Orient, restituée par le calcul.

Face à la théorie du maqam

C'est ici que le Système G est le plus proche, en esprit. Sa notion de « positions » — une même note prend une position basse, moyenne ou haute selon la tonalité, chacune porteuse d'une expressivité propre — décalque presque la pratique du maqam, où l'intonation est contextuelle et « floue » : la hauteur d'un degré neutre glisse selon le maqam, la région et le sens mélodique. Son recours au 11 rejoint d'ailleurs les rationalisations undécimales par lesquelles les théoriciens modélisent la tierce neutre arabo-turque (11/9, ou le 27/22 attribué à Zalzal). La différence est décisive : l'intonation du maqam est orale, plurielle, non fixée, et résiste à une table de rapports unique ; le Système G propose au contraire un système fermé et chiffré censé capturer cette expressivité. En somme, Gédéon fait pour le monde des intervalles neutres orientaux ce que Partch a fait pour une utopie occidentale spéculative : transformer une pratique souple en une grammaire d'intonation juste explicite — geste cohérent avec sa biographie libano-française, à la charnière des deux cultures.

Tableau comparatif

Système GHarry PartchBen JohnstonMaqam
Auteur & périodeNabih Gédéon (Liban, né 1946) ; publié à partir de 2005H. Partch (États-Unis, 1901–1974) ; Genesis of a Music, 1947B. Johnston (États-Unis, 1926–2019)Tradition collective arabo-turque, séculaire
Nombres premiers2, 3, 7, 11 — sans le 52, 3, 5, 7, 11 (limite 11)Base 5 étendue jusqu’au 31ᵉ partiel et au-delà3 (pythagoricien) + neutres rationalisés par le 11
Intervalle emblématiqueDemi-ton naturel 22/21 (≈ 80,5 cents)Diamant de tonalité à limite 11 ; 43 hauteursDiatonique juste de limite 5, prise comme référence notéeTierce neutre (≈ ¾ de ton) ; jins / tétracordes
Nature du systèmeThéorie chiffrée fermée + logiciel de démonstrationGamut fixe de 43 sons + instruments construitsSystème de notation pour instruments acoustiquesSystème modal oral, non fixé
Rapport à la note« Positions » basse / moyenne / haute selon la tonalitéHauteurs fixes (Otonalité / Utonalité)Hauteur déduite de la notation et du contexte harmoniqueIntonation contextuelle « floue », variable
FinalitéThéorie + pédagogie : la justesse « du premier coup »Composition et lutherieNotation et interprétation (quatuors à cordes)Pratique modale vivante
TransmissionÉcrite (livre, logiciel)Écrite + instruments dédiésPartition notéeOrale et auditive
Quatre approches de la justesse, comparées selon sept dimensions. Le Système G se distingue surtout par l’exclusion du nombre 5 et par ses « positions » expressives.

En une phrase

Le Système G est une intonation juste à limite 11 mais sans le nombre 5, qui rationalise en rapports fixes (le demi-ton 22/21) et en « positions » expressives le territoire des intervalles neutres que le maqam laisse, lui, à l'oralité — se plaçant ainsi entre l'utopie instrumentale de Partch, la notation savante de Johnston et la tradition modale arabo-turque.

Approfondir la théorie et l’entendre

Sources et repères